****// Carnets dAlsace _ Jour 4
par le Baron Kenny de Clermont – Nevers
Où suis-je ? Un laquais aurait t-il l’obligeance de soulever mes paupières ? Je ne connais pas exactement l’heure, mais il est suffisamment tard pour que Xelias soit debout. C’est un signe. S’il est suffisamment tard pour qu’il se prépare pour sa journée de labeur, il doit en théorie être suffisamment tard pour que je me prépare à gagner la gare… La bouche pâteuse et la nuque douloureuse je pose un pied à terre et me dirige à l'aveuglette vers l’homme attablé. Je crois que nous avons besoins d’un petit remontant : bénie soit la décoction d’écorce de saule. Nous disons une bénédicité pour remercier Dieu d’avoir créé l’Aspegic_1000®puis buvons religieusement notre potion pendant que Blue Bird, qui, comme moi, a l’air d’avoir perdu quelques plumes durant la soirée, émerge. J’espère que l’acide acétylsalicylique liquéfiera suffisamment mon fluide vital pour faciliter le travail de mes hépatocytes ; et hop, d’ici deux heures je serais frais comme un gardon. Xelias s’en va… Sans effusions… Un seul être vous manque et tout est dépeuplé…
Blue Bird ne me laisse pas le temps de m’apitoyer, après avoir bouclé mes malles, nous voici parti à l’assaut des rues. Passage par la banque où en échange du précieux sésame de celluloïd, le robot marchand d’argent me donne de quoi avoir invité Xelias la veille. Mais où sont donc passés les banquiers lombards ? Ils avaient tellement plus de personnalité que ces machines derrières lesquelles un esclave travaille jour et nuit pour répondre aux demandes des chalands fortunés. A peine arrivons nous Place de l’Homme de Fer que nous voilà assaillis de nécessiteux sollicitant notre mansuétude ; six écus pour une malheureuse carte de correspondance imprimée d’un idéogramme mandarin. De qui se moque t’on ? Blue Bird jette quelques piastres afin de calmer l’insistance de l’insolent désœuvré, puis m’invite à la terrasse d’un estaminet, près de l’endroit où il rencontra Xelias pour la première fois. Un Perrier / Citron pour moi, en espérant que les minéraux essentiels et les bienfaits du fruit m’aident à avoir un air plus décent dans les heures à venir. Dormir… Dormir… Mes paupières sont lourdes… Mon foie me hait… Bon, nous allons marcher pour éliminer un peu…
Nous retournons chez le modiste chez lequel j’ai acheté mon T-shirt Calvin Klein ; Blue Bird y a vu un petit bermuda Kenzosoldé, qu’il ne faut apparemment pas manquer tant sa confection est ravissante. En effet, porté par mon compère, l’étoffe chocolat prend tout son sens, elle lui va à ravir. Nous repartons de ce lieu de perdition financière. La vendeuse, me voyant traîner mon sac me souhaite de bonnes vacances ; malheureusement les vacances sont finies pour moi. M’bécile. Enfin, pas tout à fait, il nous reste un peu de temps à tuer, en mangeant des macarons par exemple… Echec. En mangeant une tartelette aux myrtilles dans une pâtisserie de bon goût. Le mets est savoureux, aussi faut t-il souligner que j’adore la myrtille. Cependant, la suite des événements m’apprendra que je n’aurais pas dû apporter encore tant de sucre à mon organisme. Peut-être aurai-je dû, tel Blue Bird, me rabattre sur un sandwich sauce tandoori ? Quel étourdi je fais. Nous quittons le calme feutré des salons de la pâtisserie, retraversons la Place Kléber pour gagner le tram, quand, un autre indigent, de la même ligue que le précédent, nous aborde, en proférant des insultes envers les personnes d’âge mûr qui seraient en nombre trop grand dans les rues strasbourgeoises ce matin. Quel malotru. Nous ne lui donnons rien. Serait-t-il montreur d’ours ou cracheur de feu, nous lui pardonnerions de nous racoler, mais là, non, que nini.
Dernier voyage en tram. Blue Bird part acheter du tabac. Je fais composter mes billets par un autre automate – comment diable un laborieux captif peut-t-il tenir dans un dispositif si petit – puis nous gagnons le quai où nous reposons nos corps endoloris sur un banc. Une personne de petite condition est incommodée par la cigarette de Blue Bird ; je regrette que Xelias ne soit pas là pour aider à enfumer le pitoyable gêneur. Il est temps de ce dire au revoir. Je m’en vais bien avant l’heure…
Je m’installe dans le train. La simple vue de mon sandwich me répugne. Je bois, à petites gorgées ; ma soif est intarissable. Le train démarre. Je tente de dormir. Sans succès ; les poinçonneurs m’importunent. La chaleur est insoutenable. Aussi pour avoir accès à de l’air frais je passerais le voyage la tête contre la vitre, les narines au dessus de la bouche de climatisation ; se forcer à respirer calmement, décontracter sa gorge. J’essaie de lire. Non, certainement pas ; est-ce la prose malhabile ou le fait de ne plus voir le paysage mais ceci m’est insupportable. Je tente de manger mon sandwich, à petites bouchées. Echec. A peine une malheureuse moitié. L’autre finit à la poubelle. Les piles Volta de mon gramophone portatif ont rendu l’âme. Aussi suis-je donc condamné à regarder le paysage défiler jusqu’à Paris.
A Nancy, une grosse rombière affublée comme en hiver, mais surtout, au parfum lourd, s’installe à côté de moi. Aussi comme je sens le trépas arriver aurai-je dû lui proposer de lui céder ma place contre la fenêtre, mais c’aurait été renoncer à l’air frais, qui, vient à manquer tant les lourdes effluves de la dame embaument mon espace vital. Que trépas si je faiblis. Grâce à quelques exercices appris sur les hauts plateaux du Tibet, je maîtrise suffisamment mon laryngopharynx pour éviter l’inévitable. Je ne me sens vraiment de moins en moins bien, la chaleur est insoutenable et la sueur perle à mon front (au niveau des axillaire all is under control. Achetez Sanex® !) La simple évocation d’un mojito me donne envie de vomir. Le seul fait d’y penser ramène à mes narines une odeur évocatrice et trop prononcée un moment comme celui-ci. Pauvre de moi. La capitale se rapproche. Les gares se parent du sigle Francilien. Nous sommes à Meaux… Et est-ce l’évocation inconsciente de l’odeur du Brie ou un manquement à un précepte de sophrologie tibétaine, mais j’ai un besoin urgent de me pencher au dessus de lieux d’aisances. A peine réussis-je à articuler un « Pardon Madame il faut que j’aille aux toilettes » Evidemment les toilettes sont occupées, Il faut donc traverser le wagon suivant au pas de charge, vite, la Polonaise de Chopin, pour le pas de charge, le tempo de la Mazurka pour la rapidité, et je crois que je ne marche aussi rapidement que quand je passe devant les gueux du Championde Clermont-Ferrand. Encore une mission réussie… L’odeur des toilettes suffit à stimuler mon estomac, qui en une ultime contraction éjectera, aux alentours de Meaux, la meilleure tartelette aux myrtilles de ma vie. Précision : aucune trace distinctement visible du sandwich…
C’est drôle mais je me sens mieux… Un peu. Le train gagne Paris. L’air est irrespirable, mais dans une gamme d’irrespirable infiniment plus plaisante que le patchouli de cette vieille péripatéticienne vérolée du train. Je prends mon temps pour sortir de la gare. J’abandonne l’idée de faire des photos d’identités ; j’ai intensément besoin de sortir des lieux clos. J’ai aussi intensément besoin d’emprunter le métropolitain, mais comme un mois auparavant, impossible d’en trouver une entrée non vérouillée. Il est hors de question que je monte jusqu’au Chateau Landon d’une chaleur telle. Je me dirige vers l’arrêt des omnibus. J’en aperçois un au loin, à l’angle de la rue d’Alsace, s’engageant dans la rue du 8 mais 1945… 65 ; mon numéro préféré en ce jour. J’ai perdu le titre que j’avais préparé à la sortie de l’express. Aussi dois-je en ressortir un autre pour avoir accès à l’autobus, climatisé, et disposant de places assises. Vingt minutes plus tard : Gare de Lyon – Ledru Rollin. Libération ! Je gagne la plateforme jaune. Mon train ne part que dans quarante minutes. Je vais hypothéquer ma grand-mère afin d’avoir de quoi m’acheter une bouteille d’eau. Quelle honte d’escroquer les braves gens comme ça. Voilà Chef, me dit le boutiquier. Merci mon Brave, aurai-je dû lui répondre. Je suis totalement à fleur de peau. La voie de laquelle partira mon train n’est encore pas affichée. La gare est bondée. La populace manque de me piétiner ; qu’est ce que ne feraient pas les braves gens pour une place assise dans un train de banlieue. Les sonorités sont amplifiées. Je veux entrer dans mon train, m’asseoir. Je suis en crise là. Il me faut mes sels. La voie s’affiche. Je ne prends même pas la peine d’aller jusqu’à ma réservation ; je me contente d’une place mutilé dans la voiture de queue. C’est parfait pour moi une place mutilé, je le serais ça ne serait pas pire. Nouvelle tentative : suffisamment reposées les piles de mon Nano (J !!!) daignent me faire entendre la Fille de joie… Je n’ai qu’un œil qui pleure, quelques grosses larmes silencieuses. Je suis vraiment une miséreuse personne. Le train démarre. Les batteries de la boîte à musique rendent l’âme définitivement. Il est 19:25, j’arrive à Nevers, la chaleur est étouffante et je m’étouffe déjà, à peine rentré à ma cour… Il est 19:25 et je termine mes Carnets d’Alsace, sans regrets, car ce voyage m’aura apporté bien plus que ce que je pouvais espérer… Il m’a apporté la certitude d’avoir rencontré deux personnes formidables… Merci Xelias… Merci Blue Bird…
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