A moi de vous faire préferer le train

La SNCF a récemment changé son slogan pour quelque chose de plus percutant de plus marketing ; Du design publicitaire en somme. Donner au train des idées d’avance… Je pense que cette phrase est l’exacte pendant de Donner au travail des idées de recul. Je m’explique.
J’ai été embauché pour travailler un mois à la SNCF. Horaires corrects compte tenu du salaire - ou l’inverse, question de point de vue - je commence donc un dimanche à 6 :43 (très important l’exactitude, mais enfin). J’arrive donc à 6 :40 dans un bureau peu éclairé. Où DORMENT (somnolent, soyons gentils) deux personnes. L’une, plus alerte, chargée de la manœuvre informatique des aiguilles m’accueille :
« Oh là, mais ton formateur va pas arriver avant 8 :00. Ben vas y, prends une chaise, installe toi… »
Je n’avais d’autre choix que d’aller prendre une chaise vu que mon fauteuil de bureau était squatté par un manœuvre endormi. Le manœuvre, Manu se réveille et m’explique dans les grandes lignes le fonctionnement de Simone, l’ordinateur dévolu aux annonces vocales si énervantes : Dong dong dong. Le train numé[diction parfaite de Simone]ro huit----cent—quatre-vingt-----treize-mille---soixante----trois à desti[diction]nation de [temps de latence, je sais jamais pourquoi] [voix enjouée tout à coup] Dijon va entrer en gare voie [petit temps] B [a chaque fois j’ai peur, je mélange B et D quand elle parle, la différence est peu flagrante]
Voilà en quoi consistera mon travail : diffusion des annonces vocales (entre autre) puisque je dois aussi surveiller les panneaux d’affichage, trier la demi-ramette de papier qui sort du fax chaque jour, répondre aimablement à tous les gens qui se procurent mon numéro de téléphone qu’ils n’on qu’à appeler le 3635 pour avoir les horaires des trains, parce que c’est pas mon boulot de les renseigner (c’est pas que je n’ai pas le temps ou que ce soit absolument impossible, c’est qu’ils appellent à chaque fois que j’ai autre chose à faire), remettre le courrier au contrôleurs, réserver leurs chambres quand ils crèchent à Nevers, leur filer leur prise de service et comble de l’inutile : prendre par téléphone les annonces de circulations extraordinaires de train, que je dois ensuite recopier au propre pour l’agent de circulation, tout en vérifiant chaque information dans un gros cahier, bref. Travail inutile je disais puisque ces annonces pourraient être faxées… Bref
Le plus amusant c’est que tout est d’une logique im-pla-cable. Quelques exemples illustratifs : un énorme cahier contient le listing de tous les trains qui transitent par Nevers à un moment ou à un autre dans l’année (numéro, provenance, destination, horaires, jours de circulation, etc.) eh bien dans ce grand cahier, les listings n’obéissent à aucune règle (ou plutôt à une obscure règle anarchique que je n’ai pas encore saisie :) les trains ne sont pas classés par numéro croissant (ni décroissant) non non ! Il faut retrouver son train parmi les 2000 références.
Je ne vous ai pas parlé de l’ergonomie de Simone. D’une utilisation si conviviale que le programme se pilote au clavier. Pour ce qui est de dire « le train arrive » « le train va partir » « attention au départ » c’est enfantin (il y a des post-its sur les touches correspondantes) mais là où ça se corse c’est, par exemple :
Visualiser les gares desservies : [F4] à [Alt]+[D]
Trouver l’horaire d’arrivée à la prochaine gare : le programme ne le permet pas lol
« Voie C, attention au passage d’un train » : [Alt]+[S] à [F3]
Sans compter que toutes ces commandes d’une ergonomie enfantine sont à exécuter sur un visuel à faire pâlir d’envie les créateurs de Final Fantasy : les trains sont écrits en blanc sur un fond… Noir. Ah si, petit détail, les villes sont codées. Ainsi, Clermont ne s’abrège pas CLT à la SNCF mais CLE, parce que CLT c’est Cercy-la-Tour. Savez vous dire Marseille en langage Simonien ? MCC. Ca coule de source. Bref. Tout ça s’apprend très vite. Et ce n’est rien par rapport à la gestion des petits contrôleurs cons d’une amabilité qui s’apparente à une porte de prison. C’est marrant en plus, je ne me rappelle que les noms des plus cons et pourtant, il y en a une trentaine qui défile chaque jour au bureau…
Mais bon, globalement, il y a pas mal de contrôleurs mignons. Mes collègues, dans le genre « Je suis hétéro, j’aime le foot, je suis limite beauf » sont plutôt mignons aussi.
Bon fatalement il y a des choses bien dans ce travail :
Découvrir la totale démotivation des employés : « Oh putain, encore un train en retard. Ouf, il arrivera quand j’aurais fini mon service les gens pourront pas se plaindre, il n’y aura plus personne à l’accueil »
Dans un autre genre, le mec est arrivé depuis 10 minutes : « Ah putain que j’en ai marre [Grand bâillement] Quelle vie de merde ! »
Autre forme de démotivation : l’agent de circulation est en train de lire le journal. Son standard sonne. Que fait l’agent de circulation lisant le journal : il éjecte l’appel, décroche son téléphone pour l’empêcher de sonner et continue de lire son journal.
Enfin, il y a des moments drôle : un manœuvre qui chaque jour que dieu fait s’entraîne à faire le poirier dans le bureau. Les blagues SNCF : un mec vient de se jeter sous le train, la régulation appelle l’agent de circulation. Réponse : « On va pouvoir faire une fondue avec les morceaux ». J’en ai presque honte, mais tous les collègues (et moi-même) étions écroulés de rire.
Honnêtement, si moi j’étais DRH à la SNCF, il y aurait un passage de la grande faucheuse, parce que tant de personnel pour si peu de travail. C’est pas normal. Avec un système informatique un peu plus perfectionné, mon poste, il n’a même pas lieu d’être, ou alors il peut être délégué aux agents de circulation. Enfin, ça c’est un exemple. Mais il n’empêche que à la SNCF…. Qu’est ce qu’on se fait chier : 8 heures de présence, 2 heures de travail cumulées en tout… Parce que dans l’idée que je me fais du travail, ça ne doit pas être possible de lire intégralement au travail Le journal de Bridget Jones en deux jours. Ca de doit pas être possible de quitter son job pour aller acheter des clopes ou des croissants. Ca ne doit pas être possible de rester tout simplement trois heures de suite sans une once de travail…
M’enfin. Pour mon premier Job, j’aurais eu quelque chose de pas fatiguant et de relativement bien payé. Alors de quoi je me plains : de travailler les dimanches ou les jours fériés. M’en fous, ces jours là les magasins sont fermés et il n’y a rien à la télé… Alors de quoi je me plains ? Ben de rien. Je constate, c’est tout !

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